Agent de développement en milieu associatif. Témoignage de Marie Danjean, association AIDER initiatives.

Marie DanjeanMarie Danjean participe au groupe de travail « accompagnement au changement et à l’innovation », elle est « agent de développement exerçant hors collectivités » puisqu’exerçant en milieu associatif en tant que référente et animatrice du pôle Vie des Territoires et animatrice du pôle Économie et emploi à l’association AIDER initiatives.

Nous savons que les recompositions territoriales ont des répercussions certaines sur le contexte d’exercice des agents en collectivités. Beaucoup s’interrogent sur leur capacité à maintenir leur lien au terrain et certains ont choisi de s’appuyer davantage sur les organisations intermédiaires telles qu’AIDER. Nous avons donc voulu avoir son regard sur l’impact de ces recompositions pour les territoires et pour les organisations comme la sienne, mais aussi pour les projets innovants dont elle accompagne l’émergence.

Pourriez-vous tout d’abord nous parler de votre parcours ?

MD : « J’ai une formation initiale aux métiers des arts et de la culture pour la mise en tourisme des lieux patrimoniaux, avec une spécialisation « développement local ». A l’issue de ma formation, j’ai eu un parcours assez diversifié, choisissant de saisir les opportunités qui se présentaient. J’ai ainsi travaillé en coopération internationale et dans le secteur social dans un centre d’accueil de personnes toxicomanes. C’est à cette période que j’ai rencontré AIDER, que j’ai d’abord découvert par le dispositif Cohabitons en Drôme-Ardèche qui propose de l’hébergement intergénérationnel et solidaire chez l’habitant et permet à de jeunes actifs de trouver un logement chez des personnes dont les logements peuvent être devenus trop grands avec le départ des enfants.»

Pouvez-vous nous parler d’AIDER, de vos missions au sein de cette association, de votre manière de les aborder alors que vous veniez d’un autre univers, même si votre formation initiale était liée au développement local ?

MD : « AIDER peut faire figure d’ovni, même sur notre territoire. On nous connaît souvent pour un de nos savoir-faire (création de groupements d’employeurs, habitat intergénérationnel, actions en faveur de l’égalité femmes-hommes, etc…). Peu connaissent notre action dans son ensemble. Pour ma part, je suis arrivée sur la mission « bureau des temps ». Bon, c’est sûr, là, ça aide peut-être pas à rendre AIDER moins ovni… En fait, c’est pourtant simple. Seuls 37% des actif-ve-s ont des horaires dits « normaux », soit 5 jours par semaine, 9h-17h… Donc les horaires des entreprises, des services, etc. ne sont pas forcément adaptés… et observer les rythmes de vie permet d’enrichir les politiques d’aménagement. En termes de compétences, c’est essentiellement celles liées à la conduite de projet acquises pendant ma formation initiale que j’ai développées et renforcées, en intégrant l’approche temporelle. »

Comment avez-vous acquis ces compétences ?

MD : « L’essentiel de l’apprentissage se fait sur le tas, et en partage de savoir-faire au sein de l’équipe ou du réseau des acteurs des politiques temporelles. Toutefois, j’ai aussi recours, avec le reste de l’équipe, aux formations de Cap Rural, sur 1 à 4 jours, soit portant sur des aspects très techniques soit pour revisiter sa pratique (davantage d’analyse, de prise de recul sur le ‘comment on fait ?’) soit, encore, sur des formations de formateurs. Mais ce recours à la formation est limité faute de temps de disponible et de prise en charge par notre OPCA. En fait, dégager du temps, ça a un coût important pour une petite structure comme la nôtre, c’est du temps non financé. »

Pouvez-vous nous en dire plus sur la spécificité d’AIDER, sur son rôle dans le développement territorial, sur ce que ça veut dire être une structure associative qui fait du développement territorial ?

MD : « AIDER a d’abord une spécificité de statut. L’association n’est membre d’aucune structure nationale, d’aucune structure fédérative. En revanche, nous sommes membres de réseaux thématiques. Nous sommes une structure associative, comme vous l’avez souligné, une structure d’engagée sur le territoire. En cela, nous nous distinguons je pense des bureaux d’études, car nous allons au-delà de l’apport technique à des commanditaires publics, nous apportons un appui aux territoires. Nous sommes très ancrés en Drôme / Ardèche. C’est un territoire qui évolue dans le temps. Et nous vivons cette évolution. Nous répondons certes à des marchés publics, comme les bureaux d’études, mais nous nous positionnons dans un appui qui vise à rendre les territoires autonomes. Nous nous voyons plus comme des associés à la réussite des projets du territoire. »

 

Vous avez donc un profil marqué, qui doit se traduire dans vos méthodes de travail. Comment on s’annonce face aux potentiels partenaires quand on porte un engagement aussi fort ?

MD : « C’est une question récurrente pour nous. Notre spécificité, faut-il la mettre en avant ou au faut-il plutôt la « lisser » ? Nous constatons que lors de l’attribution d’un marché, les collectivités veulent savoir à qui elles ont à faire. Ça peut être risqué de trop « lisser » alors. C’est donc une question d’adaptation du langage. En fait, on explicite ce qu’on veut faire mais on parle de manière à être compris. Par exemple, si on parle de politiques temporelles, nous ne sommes pas forcément compris, alors qu’en fait, que dit-on ? On parle de la prise en compte des rythmes de vie dans les politiques d’aménagement du territoire. Là, ça paraît plus simple, plus abordable, c’est bien notre sujet. »

Comment faites-vous pour « vendre » votre spécificité dans des procédures très normées ?

MD : « Dans l’idéal, on a un entretien qui permet d’expliciter notre proposition, de montrer comment on veut travailler. Certaines collectivités viennent directement chercher ce savoir-faire. Mais, c’est vrai que les montages de financement ont évolué. Notre budget global compte de plus en plus de prestation. Ça nous permet d’être plus important comptablement et de pouvoir aller sur certains projets plus importants. A condition de pouvoir assurer du point de vue de la trésorerie. Ce qui est loin d’être évident pour les gros appels à projets. Si c’est un territoire qui est demandeur, on pourra aller chercher des financeurs, parce qu’on aura la « caution du territoire ». Mais après, pour des projets au service des territoires, se pose la question de la délégation. AIDER n’a pas vocation à « gérer » du projet, mais bien à accompagner les territoires à l’émergence de réponses à leurs besoins. Je prends l’exemple de « Cohabitons en Drôme ». Aujourd’hui, c’est toujours principalement porté par AIDER. Mais nous, notre rôle, c’est la créativité, l’expérimentation, le lancement. Nous créons donc actuellement des relais dans les collectivités qui souhaitent proposer ce service à leurs habitants. Nous voulons être des incubateurs. Mais nous ne voulons pas faire à la place de. »

Qu’observez-vous aujourd’hui dans les recompositions territoriales ?

MD : « Il y a une forte instabilité. Les réformes, les réglementations contraignantes, le saucissonnement des compétences, les mobilités de personnel, la précarisation. C’est difficile de faire du projet avec des gens qui bougent, qui ne savent plus vraiment quelles sont les compétences de leur collectivité… En fait, ça a un effet « booster » ou totalement plombant. D’un point de vue « local », nous sommes très intéressés par les projets territoriaux, comme les CDDRA qui permettent de circonscrire une politique et une stratégie sur un temps donné, mais dont l’échéance n’est pas calquée aux élections locales. La difficulté est que les habitants ne comprennent pas clairement toutes ces échelles de territoires et de contrats. Il y a une complexification des compétences. Il faut être ingénieur pour comprendre qui fait quoi. Un exemple simple, qui nous parle de notre quotidien : le bus, le train, ce ne sont pas les mêmes gérants, pas les mêmes tarifs… c’est difficilement entendable pour les usagers. Cette incompréhension créée une forme de rejet de la part des habitants, voire des ruptures nettes. »

Comment aborder cette question de l’innovation, terme qui pourrait caractériser votre approche et vos projets ? Ce n’est pas d’ailleurs pas étranger à votre implication dans le groupe de travail ‘accompagnement au changement et à l’innovation ?

MD : « Quelque soit le projet, on y va le plus simplement possible. On part des constats, une idée émerge et on voit comment la mettre en œuvre. La qualification d’innovant, elle vient de l’extérieur, même si au final nous la reprenons à notre compte. L’intergénérationnel, ce n’est pas innovant en soi, mais nous avons décalé, car nous nous sommes adressés à des publics nouveaux, inscrits dans un projet de formation ou d’emploi. La conciergerie territoriale, c’est juste du bon sens. Mais ça bouscule des fonctionnements, car on met des services ensemble. Un argument-clé, c’est le financement. On essaie de faire passer l’idée (et on démontre!) que projet ne veut pas forcément dire financement nouveau mais tout simplement réaffectation de moyens et nouvelle organisation. »

 

Dans le groupe de travail du Carrefour des métiers, vous évoquez souvent les notions de normes et de marges. Pouvez-vous nous dire ce que vous entendez par là ? Quels liens avec l’innovation ?

MD : « Je vais prendre un exemple pour illustrer. Nous avons fait le constat qu’en dehors du monde agricole, le service de remplacement n’existe pas. Alors que ce pourrait être utile dans bien des métiers. La loi, le directeur de l’inspection du travail nous disent « vous ne pouvez pas ». Eh bien, là, on se dit qu’il faut essayer quand même. Alors on cherche une solution « malgré tout ». On construit un statut qui va bien et on demande une dérogation. On ne demande pas de faire bouger la loi, mais on essaie de se créer des marges et éventuellement, eh bien, ça fait bouger la norme. On a obtenu ainsi une dérogation de 6 mois pour faire de la mutualisation de personnel dans les commerces. Bon, là, ça n’a pas eu l’effet escompté car les commerçants n’ont pas osé se lancer. Mais l’idée nous semblait intéressante. Ça venait d’une étude que nous avions faite sur les temps dans les commerces qui montrait qu’il y avait un vrai besoin de sortir le nez du guidon. D’où notre idée de service de remplacement mutualisé. »

Comment vous gérer la frustration d’un projet comme ça qui n’aboutit pas ?

MD : « Il faut un certain détachement par rapport au projet. Nous, notre rôle est dans l’accompagnement, l’animation, on met les moyens pour répondre à des besoins repérés. Si ça ne marche pas, c’est qu’il manque des éléments à ce moment-là. Et nous gardons trace des fonctionnements, de la méthode. Peut-être que ça reviendra sous une autre forme. Plus tard. »

Entretien réalisé par S. Cabantous en janvier 2015

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