Elisa Jaffrennou, chargée de mission Programmes européens au PNR des Monts d’Ardèche

WP_20150203_018

Le Parc Naturel Régional (PNR) des Monts d’Ardèche, le Pays Ardèche méridionale et le Syndicat mixte Eyrieux Ouvèze Vernoux ont déposé fin 2014 une co-candidature Leader auprès de la Région Rhône-Alpes. Nous avons voulu en savoir plus sur la coopération engagée entre ces trois territoires, les conditions réunies pour « faire ensemble » ce projet et les compétences mobilisées par les développeurs territoriaux concernés, en interrogeant Elisa Jaffrennou du PNR des Monts d’Ardèche.

 

Quels sont le contexte et les prémices de cette démarche ?

Elisa Jaffrennou (EJ) :

« La coopération entre les trois territoires est effective depuis 2005, organisée autour de la Charte du Parc.

Depuis 2010, des plans de coopération sont mis en œuvre entre le Parc et les Communautés de communes. Expérimentaux de 2010 à 2013, ils se généralisent à partir de 2014.

La Région Rhône-Alpes dispose de procédures territoriales (contractualisations pluriannuelles) au bénéfice des territoires de projet (Parc et CDDRA – Contrats de Développement Durable de Rhône-Alpes, spécifiques à la Région, équivalent des contrats de pays), y compris Leader puisque la Région est devenue autorité de gestion en 2014.

Dans ces procédures, la Région incite à la coopération entre territoires (articulation, mutualisation, …).

Par ailleurs, il y a eu des mouvements sur les périmètres des territoires CDDRA. Ainsi le Syndicat mixte Eyrieux Ouvèze Vernoux porte le CDDRA Centre Ardèche recentré aujourd’hui sur son territoire rural ardéchois.

Donc, d’un côté, on a une incitation à la coopération territoriale, et de l’autre, une pratique déjà présente de la coopération entre nos territoires. Ce qui a fini de relier les deux, on peut estimer que c’est le pragmatisme face aux réalités financières et la capacité à innover plutôt que subir.

Pouvez-vous préciser ?

EJ : « La raréfaction des crédits publics locaux est un fait. A contrario, les crédits sur Leader ont doublé. Et notre territoire capte peu de crédits européens en dehors de Leader. C’était donc naturel de porter une attention particulière à cette nouvelle programmation. A priori, le PNR aurait pu porter une nouvelle candidature seul, mais il n’y aurait pas eu de consensus car le PNR est entièrement couvert par deux CDDRA. »

Quelle était la position de la Région ?

EJ : « La superposition territoriale interroge nos interlocuteurs régionaux. Aussi, en coopérant nous sommes un laboratoire. Cette recherche d’innovation se traduit directement dans la gouvernance, en visant à la simplifier.

La Région a donc été à l’écoute de notre démarche. D’abord, nous avons participé à un cycle de formation sur l’élaboration des candidatures Leader et nos relais techniques à la Région nous ont appuyés dans cette phase d’élaboration. Ceci dit, nous les avons sollicité un peu tardivement, parce que la co-construction prend du temps et que nous devions d’abord stabiliser celle-ci. »

Concrètement comment cela s’est passé ?

EJ : « Comme je le disais précédemment, il existe une pratique de coopération sur notre territoire. Elle se formalise dans le cadre d’une commission mixte d’articulation entre nos trois structures (élus et directeurs) et d’un comité technique. La commission mixte fonctionnait plus ou moins mais n’avait pas d’animation dédiée. En 2012, j’ai été chargée de son animation, en cohérence avec l’animation du programme Leader. Ça a facilité les connexions.

C’est au sein de la commission mixte que se sont ordonnancées la réflexion et la décision. Il y a eu tout un travail de veille commune avant de décider d’une candidature conjointe. Donc on a pris le temps de mûrir la démarche. De s’acculturer.

L’existence de cet outil ne préjuge pas de notre capacité à co-construire.

S’il y a des similitudes et des enjeux partagés entre nos territoires, il y a aussi des enjeux propres et des cultures différentes.

La commission mixte est le lieu de l’expression de ces singularités, des enjeux propres à chacun. Je dirai que c’est une condition de la réussite. On a ici un espace de dialogue légitime, opérationnel, qui permet de construire pas à pas des consensus au sein de nos organisations et avec les autres et d’arbitrer.

C’est dans ce cadre que la candidature au programme Leader 2014-2020 a été réfléchie Le périmètre de candidature couvre ainsi 70 % du département.

Le Parc a été désigné chef de file, de par son expérience sur le programme Leader mais aussi parce qu’il est le coordinateur des parties prenantes au travers de sa Charte. »

Qu’est-ce qui a facilité cette démarche commune ?

Nota : dans son intervention à la journée « Travailler ensemble dans un contexte en évolution » (cycle de rencontres organisé par les centres de ressources de Rhône-Alpes Plate-Forme, Aradel, CR-DSU et CIEDEL), Guy Trembley, directeur du Pays de l’Ardèche méridionale, précisait : « Outre la pratique et l’organisation pré-existantes (incluant les élus), on a fait le constat qu’aucune de nos structures ne maîtrisaient 100% des réseaux, des techniques, des connaissances. En même temps, nos thématiques de travail étaient très intégratrices. On peut donc parler d’unité de temps, de lieu et de décision. »

 

EJ : « Dès le début, on a été dans une posture ouverte au travail collectif. On a privilégié le faire ensemble. On voulait aussi éviter que le projet soit la somme des actions des trois structures. On a donc eu tout un travail d’explicitation de ce qui peut entrer ou non dans Leader, de priorisation, d’arbitrages, ce qui demande du temps et de la régularité. »

Quels sont les points de vigilance sur lesquels vous avez porté ou vous portez votre attention ?

Nota : Dans la même rencontre, Guy Trembley indiquait : « On est clairement sur une démarche nouvelle et qui porte ses propres risques. On ne sait pas ce que cela va donner. En termes de durée, la programmation Leader va au-delà des programmations contractuelles régionales (CDDRA – Contrat de Développement Durable Rhône-Alpes). Donc on ne sait pas ce qu’est le devenir de nos structures. Quelque part, on met en danger nos structures par rapport à leur trajectoire propre et on peut brouiller le message auprès de nos interlocuteurs financiers quant aux spécificités et enjeux propres de chacune. C’est un pari que nous faisons, avec une incertitude assumée. Leader est un peu la matrice qui va réinterroger l’ingénierie territoriale existante. »

EJ : « Il fallait que tout le monde se sente à l’aise dans ce processus commun. Donc pour moi, en tant qu’animatrice, cela passe par le souci que tout le monde soit au même niveau d’information, que tout le monde puisse s’exprimer, que les décisions soient collectives et bien portées collectivement. Et comme le dit Guy, qu’on assume collectivement la prise de risque dans lequel cet exercice conduit chacune de nos structures »

Quelle innovation en termes de gouvernance avez-vous finalement retenue ?

EJ : « Comme je l’évoquais, nous avons dû prioriser des actions. Mais nous avons également imaginé/conçu des initiatives nouvelles, à trois, témoignant du processus de déplacement et de créativité dans lequel nous avons dû construire notre stratégie partagée . En particulier sur l’ingénierie et la gouvernance.

Sur la gouvernance, on voulait à tout prix éviter le risque de la multiplication des instances, de la réunionite aiguë. On a alors proposé la mise en place d’un seul GAL, élargi, qui se réunit en plénière une fois par an. Un peu comme une AG d’association avec l’ensemble de ses adhérents. Et à côté, la constitution d’un comité de programmation, dont la composition se monte à partir d’un appel à candidature, et non par représentation de structures, pour des membres prêts à s’engager pour 6 ans, expérimentés et marquant de l’intérêt au projet. Nous devrons faire attention au risque d’instrumentalisation. »

Justement, pour vous Elisa, techniciens, comment cette coopération s’est organisée ? Quelle a été l’articulation des ingénieries ?

EJ : « Le comité technique existant est déjà l’équivalent d’une équipe-projet. On a, entre techniciens (directeurs et chargés de missions), une certaine habitude donc de ce fonctionnement. Là, la particularité de la candidature Leader, c’est qu’on a construit quelque chose de nouveau ensemble. Cela a renforcé notre partenariat technique.

Ce temps consacré à la construction de la candidature est annonciateur d’une prochaine étape pour 2015, avec la volonté que Leader soit un laboratoire de coopération et de cohérence territoriale, participant à inventer l’ingénierie publique de demain. Concrètement, c’est aussi réfléchir aux modalités opérationnelles d’évolution et de partage de l’ingénierie publique au-delà de nos trois territoires.

Dans cette construction, le fait que je sois animatrice pour le compte des trois structures est facilitant. D’abord, j’ai acquis une certaine légitimité (construite sur mon expérience antérieure sur Leader et la mission « proximité territoriale ») mais, aussi, j’ai un positionnement plus neutre.

Reste que ce temps de la coopération est un temps long, pour faire émerger le projet bien-sûr, mais aussi en termes de mobilisation des personnes (élus ou agents), c’est du temps de travail qu’on choisit de consacrer à la construction, comme un investissement. C’est un temps qui n’est pas forcément visible, dont on ne peut pas préjuger du résultat. »

Qu’est-ce que cette démarche a mobilisé ou révélé des compétences spécifiques pour les développeurs territoriaux des trois structures ?

EJ : « Il y a d’abord sans doute la capacité à avancer dans le brouillard. Dans le sens, où on ne sait pas d’avance ce que ça va donner, si tant est d’ailleurs que ça donne quelque chose.

Il y a aussi la capacité à dépasser sa propre logique de structure, ses propres enjeux, à dépasser la logique d’outils et de procédures. On tend vers une logique territoriale et donc le regard se déplace.

On est entré dans un mode plus collaboratif, de réflexion et de décision collectives, d’écriture à plusieurs mains. »

Et pour vous ?

EJ : « Il y a pour moi des compétences en termes d’animation du collectif.

En même temps, on était avec des personnes se connaissant. Et pressées par le temps. On n’a donc pas déployé des méthodes d’animation particulières.

C’est le savoir-être surtout, l’attitude personnelle propice à l’écoute, au dialogue.

Après, il faut être sur du concret. Et pouvoir expliquer aussi Leader, ses contraintes, être dans le réel. »

Et pour demain, pour vous, vos collègues ? Pour l’organisation de l’ingénierie sur le territoire ?

EJ : « L’un des premiers chantiers sur lequel nous allons travailler est le volet Ressources humaines. Le principe a été inscrit dans notre candidature. L’idée sous-jacente est de partager la culture Leader.

L’évaluation de notre programmation précédente a souligné l’importance de bien positionner Leader dans la stratégie de nos territoires, pas à côté.

Leader est trop perçu comme un outil financier alors qu’il doit nous permettre d’aller plus loin en termes de gouvernance, de partenariat public-privé, d’innovation. Il doit être un véritable laboratoire pour le territoire, et chacun doit s’en emparer comme tel. »

Entretien réalisé par S. Cabantous en décembre 2014.

Les commentaires sont fermés.