Nicolas Taillandier, Directeur du Pays de Combrailles en marche – Atelier local d’urbanisme rural.

Qu’est-ce que l’Atelier Local d’Urbanisme Rural ?

 « Le projet ALUR est né lors de l’Université Rurale 2009-2010 portant sur l’habitat et l’éco-construction.

Nicolas TAILLANDIERTous les deux ans, et pendant une période d’un an, nous engageons une nouvelle édition de l’Université Rurale. C’est une initiative à voir comme une saison culturelle. Pendant un an, un ensemble d’actions est organisé pour réfléchir à un sujet qui appartient au quotidien des habitants. Pour nous, c’est un laboratoire de recherche et développement in situ, une zone blanche, à côté du Pays, où l’on se donne le temps de faire des choses, d’expérimenter. Aujourd’hui, c’est devenu un mode de gouvernance en soi. C’est là que naissent un certain nombre d’idées qui pourront être intégrées dans les différents contrats territoriaux ou les programmations Leader. C’est d’ailleurs le programme Leader qui nous ‘finance’ en partie cette expérience de co-construction territorialisée.

Pour en revenir à ALUR, c’était l’une des 8 actions identifiées à l’issue de l’Université.
La question posée : « comment aider les maires de nos petites communes en matière d’aménagement et en termes qualitatif ? ».
Pourquoi ? Parce que les procédures se complexifient, dans leur volet technique notamment, et que les maires de ces communes ne disposent pas de l’ingénierie nécessaire. Du coup, les réalisations sont un peu « pauvres », même si les intentions initiales étaient bonnes. Faute d’accompagnement, on a tendance à s’adresser au seul interlocuteur local. On esquisse et on voit ce qui est subventionnable. Mais au final, il y a peu de « challenge », peu d’invitation à innover, à voir comment on peut faire autrement, dans la forme, dans les matériaux. D’ailleurs, l’architecte dans cette configuration ne va pas discuter la commande, il y a peu d’échange, d’émulation en somme. On fonctionne tous un peu pareil en fait, la force de l’habitude qui fait qu’au final, on reproduit, on standardise, même si cela n’était pas notre intention, même si cela n’est pas « voulu ».
Alors, quitte à accompagner les maires à retrouver leur chemin dans la complexité technique et administrative d’aujourd’hui, autant faire d’une pierre deux coups, en pariant sur l’innovation. C’est l’ambition d’ALUR.
L’idée était clairement de s’appuyer sur les ressources existantes sur le territoire, de mieux articuler tout ça, de favoriser la coopération des acteurs au service des projets locaux.
Dans cette coopération, on avait plusieurs points de vigilance :

  • mobiliser l’existant, relier les acteurs, l’expertise mais ne pas monter quelque chose de compliqué, une super-structure, quelque chose de lourd
  • s’adapter à chaque besoin
  • oser (de nouvelles formes, de nouvelles techniques, etc.)

Les compétences, elles étaient là : la Région, le Département, l’ADEME, le CAUE, la DDT, et bien d’autres…
En même temps, les besoins sont différents. Certains plus axés sur le patrimoine, le sport ou la culture… Du coup, ça ne mobilise pas forcément les mêmes acteurs. Alors faire un gros truc rassemblant tout le monde, ça n’avait pas trop de sens, et puis, ça risquait surtout de ne jamais démarrer.
D’où notre choix de ne pas formaliser, de ne pas créer une agence ou quelque chose de « physique ».
C’était le processus, la démarche qui nous intéressait : le mode ALUR, mobilisant un pool d’acteurs en fonction du projet et le temps du projet seulement. Ce n’est donc pas une procédure. On réunit les compétences en fonction du projet et on essaie surtout d’intervenir très en amont du projet pour questionner les besoins, les bénéficiaires, etc.
Pour lancer la machine, le bureau du Pays a identifié, dans le cadre de sa convention triennale 2011-2013, des premiers projets pouvant être travaillés en mode ALUR au service du territoire.
Concrètement, à chaque projet, un animateur est identifié, qui garantit la bonne conduite du processus. Et une plate-forme numérique a été créée, avec la DDT, permettant de mettre à disposition tout le suivi de projet.

Comment cela se traduit-il ?

Par du conseil sur le type d’études préalables à mener, par le recours à des programmistes, par un soutien à la formalisation des cahiers des charges, à la mise en concurrence, par le suivi de la phase opérationnelle.
Le pari n’est évidemment pas que technique : on se place sur la méthode de faire, de travailler mais aussi sur le développement durable avec des principes inscrits dans la notice ALUR (faire avec plutôt que contre, faire simple…).
La notice ALUR, c’est le seul document officiel faisant office de convention de partenariat. C’est en soi très simple. Et on infuse… d’où nos sachets d’infusion estampillées ALUR.
On est dans le concret, il faut que les réalisations sortent et qu’elles soient notablement « réussies ».

Comment se passe la coopération, quels sont les facteurs de réussite ?

Tous les partenaires ont officiellement accepté de jouer le jeu. Pour la Région ou le Département, c’était un gage de qualité. Comme ils financent, voir que les financements donnent des résultats satisfaisants, c’est essentiel. Et puis, ils sont invités dans la gouvernance. Pas seulement des financeurs donc, mais des partenaires à part entière, ça change la relation.
Pour autant, tout n’a pas été ou n’est pas facile. Au moment du désengagement de l’Etat, pour certains, ALUR peut être perçu comme un « concurrent ». Pour d’autres partenaires, très tournés sur la technique et faisant de cette maîtrise leur centralité, travailler avec d’autres, articuler sa pratique avec celles des autres, n’est pas évident non plus.
Ce mode de faire, il fallait aussi le faire accepter aux élus du territoire. Ça bouscule des pratiques, c’est plus long, c’est parfois aussi plus cher. Pour certains, c’est une forme de dépossession, une remise en cause de leur capacité à faire, une impression que les techniciens prennent le dessus, sans compter que tout le monde n’est pas forcément favorable au partage. Contrairement à ce qu’on peut penser, tout cela s’apprend, parce qu’il faut accepter le regard, l’avis, le conseil de l’autre, accepter de ne pas tout maîtriser, accepter de laisser un peu pour aller plus loin ou différemment.
La reconnaissance, elle est d’abord venue de l’extérieur, en ce sens que le soutien immédiat de la Préfecture, le portage politique important de la Présidente du Pays ont été essentiels pour crédibiliser la démarche.

Et aujourd’hui ?

Sur 15 projets accompagnés de près ou de loin, une bonne partie a été accompagnée par des équipes extérieures au territoire. C’est clairement une nouveauté. Et puis, des projets locaux qui patinaient ont enfin avancé.
Quatre ans plus tard, on a donc des réalisations innovantes sur le territoire, des petits et des projets plus grands, une participation des habitants.
ALUR est devenue un atout pour obtenir des financements.
Et ALUR est modélisant pour d’autres politiques. Je pense au développement économique, à la politique culturelle…
Chaque année, la journée d’évaluation ALUR permet de revenir sur chaque projet, de décrypter tous le processus et les points de blocage pour avancer.
Reste qu’il faut quand même remettre toujours l’ouvrage sur le métier.
Des modes de faire infusent (le mode projet) mais on n’est jamais à l’abri…
C’est d’ailleurs pour ça qu’on ressent le besoin de faire évoluer ALUR. De passer à une phase de formalisation. La convention triennale, la Charte 2005/2015, actuelles finissent, c’est le moment. C’est autant une besoin de reconnaissance formelle que de continuité dans la mobilisation des acteurs, en étant plus clair notamment sur les moyens mobilisés, le temps de travail… pour que l’investissement de tous soit aussi reconnu et valorisé.

Et en termes de compétences et postures ?

ALUR, c’est accepter que la donne change. On a des besoins et des contraintes nouvelles, comme des procédures plus techniques et des moyens réduits. Donc c’est se dire que, dans un contexte nouveau, les modes d’organisation doivent aussi changer. Et que changer, ce n’est pas forcément vers le « moins bien qu’avant ».
ALUR, c’est un travail personnel de chaque acteur, dans sa capacité d’adaptation, de remise en question de ses pratiques, de ses représentations… C’est accepter le regard de l’autre, les contraintes liées à la construction collective, les incertitudes… C’est adopter une pensée complexe qui permet la coopération.
Cela suppose aussi de se mettre à la place de l’autre pour comprendre ses contraintes, son fonctionnement, etc. On n’est pas dans du programme mais dans de la stratégie. »

 Entretien réalisé par S. Cabantous en novembre 2014.

logocouleur300dpi-1063x708Téléchargez la Notice ALUR

Les commentaires sont fermés.